Publié le 19 novembre 2025 à 07:35 par Louise Brahiti
On croit connaître le noir. Celui des volets fermés, des nuits d’été. Mais il existe un noir qui avale tout : les repères, la distance, les gestes. C’est dans cette obscurité-là que j’ai dîné le 13 novembre, au Pasino de La Grande-Motte.

Dans le noir, la privation de sens rend vulnérable ©L.B/Hérault Tribune
Ce jeudi 13 novembre, au Pasino de la Grande-Motte, la soirée “Les Étoiles dans le noir” a rassemblé plus de 200 convives autour d’un objectif : soutenir France Défi Vision dans la création de la future école de chiens guides d’aveugles et d’assistance à Montpellier. Vente aux enchères, caricatures du dessinateur Dadou, tombola généreuse, partenaires engagés : le décor était celui des grandes soirées caritatives.
Mais le vrai choc était ailleurs : dans l’assiette, ou plutôt dans ce qu’on n’y voyait plus. Le cœur battant de l’événement, c’était un dîner gastronomique totalement plongé dans l’obscurité, imaginé pour nous faire toucher du doigt – ou plutôt du bout de la fourchette – la réalité de la privation de sens. Une immersion conçue pour soutenir France Défi Vision et la future école de chiens guides d’aveugles et d’assistance à Montpellier.
Le premier geste, c’est de se faire petit
Quand le bandeau se resserre, la respiration se modifie. On se tasse. On devient minuscule. Il ne s’est pourtant rien passé : personne n’a bougé, aucune assiette n’a glissé. Mais un réflexe archaïque prend le pouvoir : la peur de mal faire. On craint de renverser un verre, de heurter un voisin, d’envahir l’espace d’un autre sans le vouloir.
La salle bruisse, mais on ne parvient plus à situer personne : une voix surgit à droite, puis à gauche, puis nulle part. Une phrase adressée au voisin semble partir dans le vide. On ne sait plus si l’on parle “à” quelqu’un ou “vers” quelqu’un. Alors on se tait un peu. On écoute beaucoup. On signale sa présence par de petites interjections – “mmh”, “oui”, “d’accord” – pour ne pas disparaître des conversations.
Quand l’entrée arrive, l’espace se contracte davantage. On touche l’assiette du bout des doigts, comme un éléphant dans une boutique de porcelaine. Les serveurs, eux, murmurent, prudents, presque protecteurs. Ils savent qu’un mouvement trop rapide peut déclencher une catastrophe culinaire. À ma droite, Thierry Jammes, président de France Défi Vision, aveugle, rit doucement : “On fera un concours de la tenue la moins tachée. Je te fais confiance, je suis mauvais jury dans ces cas-là.”
Le pain, ce compagnon si banal du repas, devient notre meilleur ami, seul produit reconnaissable entre mille. Très vite, on demande conseil, on parle expérience. “Les malvoyants évitent les aliments qui se défendent, plaisante le président, comme la truite, le lapin, les textures glissantes, pleines de petits os ou d’arrêtes. Ça nous demande du temps et ça peut être risqué.”
Chez moi, l’odorat, que j’imaginais tout-puissant, ne parvient pas à prendre le relais. C’est l’ouïe qui monte au front : les tintements, les respirations, les déplacements de chaises prennent une autre dimension. Une femme devant moi s’excuse de ne plus répondre : “Je ne sais plus si vous me parlez à moi”, glisse-t-elle. C’est exactement cela : sans la vue, le lien se distend.
La fourchette chercheuse
Dans la main, la fourchette, elle, devient un sonar : on pique dans le vide, on racle, on tourne, on croit tenir quelque chose… puis rien. Tant pis pour l’élégance : j’approche le visage de l’assiette comme si je buvais une soupe brûlante. Derrière moi, un convive plaisante doucement : “On dirait qu’on mange comme des enfants.” Quand, enfin, une bouchée parvient à ma bouche, elle est trop grande, mal équilibrée, et je sens la sauce, potentielle traîtresse. La seconde est trop petite. La troisième, le mystère reste entier. Le chef Jacques Mazerand a visiblement pris un malin plaisir à brouiller les repères : rien, absolument rien, ne ressemble à ce que l’on croit reconnaître.
Et puis survient la soif. Grand moment de solitude. Thierry Jammes énumère trois méthodes : “Tenter le coup à l’aveugle, écouter le glouglou ou plonger le doigt dans le verre pour sentir le niveau.” Je choisis une quatrième : appeler le serveur. Le vin rouge et moi, ce soir-là, sommes en désaccord stratégique.
Le plat principal – un cabillaud en croûte, apprendra-t-on plus tard – arrive. Autour, les conversations montent, entre privation sensorielle et vin généreux. Les personnes malvoyantes, elles, se déplacent avec une aisance déconcertante. Elles reconnaissent les voix, retrouvent leurs amis, circulent. Leur monde est plein. Le nôtre, réduit.
Plusieurs convives abandonneront le bandeau au bout d’une heure : “Je n’y arrive plus”, murmurent-ils. Cela frappe. Nous, empêtrés dans nos assiettes, avons perdu l’autonomie en quelques secondes. Eux vivent avec cette vigilance-là depuis des années.
La lumière revient, et la réalité avec
Quand les lampes se rallument, c’est comme une marée. On respire. On redresse les épaules. On retrouve son corps. Le chef Mazerand monte sur scène, amusé : foie gras poché, sauce coquillage et salicorne en entrée, cabillaud en croûte ensuite. Personne n’avait deviné.
Et ce n’était pas le but. Ce dîner ne servait pas à épater la galerie, il servait à ouvrir les yeux sur un autre quotidien. Un monde où chaque geste est potentiellement dangereux, où chaque déplacement est calculé, où on a plus de mal à trouver sa place. Une perte de sens qui s’accompagne d’une privation d’espace, une place que le chien guide a le pouvoir de redonner. Lui, que plusieurs malvoyants décrivent comme “une autoroute dans un quotidien trop souvent freiné par le handicap”. C’est ce message que voulaient partager les organisateurs. Effet réussi.

Sur scène, l’enjeu de l’école des chiens guide et d’assistance a été rappelé ©L.B/Hérault Tribune
Alors on comprend tout l’impact de l’ouverture de la future école de chiens guides du Languedoc, la première basée à Montpellier. On comprend que les deux ans d’attente minimales pour obtenir un chien formé apparaissent comme interminables. Car si certains y voient un confort, il faut y voir une clé, une sécurité, un espace. Une possibilité de marcher vite, droit, libre, à hauteur de vie.